05 avril 2008
Le cœur n’est pas un genou que l’on plie
Mariama Barry
Gallimard, continents noirs, 2007
Mes connaissances sur l’histoire de la Guinée post-colonialisme sont peu étendues mais suffisantes pour ouvrir ce livre avec une certaine appréhension. Dans ce récit, on est loin des livres coup de poing comme "la mort de Diallo Telli" d’Amadou Diallo, mais l’ombre du dictateur et de ses sbires plane à toutes les pages.
"Comme vous le savez, camarades, mon avancement, je le dois à la Révolution,, au camarade stratège…qui me nomma à se poste pour servir mon peuple. Après soixante ans de colonisation, nous lui sommes redevables de notre condition d’hommes libres. Il nous a libéré deux fois : la première fois de l’impérialisme, du colonialisme et du néocolonialisme français, la seconde fois de l’exploitation de l’homme par l’homme…Nous devons nous mobiliser derrière ce grand homme et lui témoigner notre reconnaissance. Toute personne qui enfreindra la Révolution en marche me trouvera sur son chemin" (!...)
Intimidation, fermeture des frontières, incarcérations arbitraires, tortures… c’est dans ce contexte que l’on va suivre l’héroïne sur une période de 3 ans environ, récit en grande partie autobiographique.
C’est le regard d’une gamine de 12/13 ans au départ, fraîchement débarquée en Guinée à la suite du divorce de ses parents. Loin de la capitale et prise sous l’aile protectrice de sa grand-mère, elle n’a qu’un but : s’inscrire à l’école. Avide de connaissances, elle parviendra à se frayer un chemin dans un contexte hostile. La dictature est un frein considérable puisque les écoles ont été fermées, mais le poids des traditions est lui aussi considérable pour une jeune fille de cet âge et un mariage forcé paraît l’une de ses perspectives la plus proche. "Sache que, devant tes oncles, je ne dirai rien m’assura ma grand-mère. Tant qu’il me restera le moindre souffle, jamais tu ne seras mariée de force. Le cœur n’est pas un genou que l’on plie. Ton grand-père, je l’ai voulu. Je me suis offert un bel homme pour moi toute seule, et qui pour toute richesse n’avait, à part ses terres, que sa beauté."
Voilà une gamine opiniâtre qui résiste face aux adultes, avec les moyens bien maigres dont elle dispose. Elle m’a rappelée d’une certaine façon l’héroïne de "l’hibiscus pourpre",en ce sens qu’elles font preuve toutes deux d’une maturité extraordinaire.
Malgré le contexte politique, le récit est ponctué de beaucoup d’humour avec des répliques bien senties de cette "candide rusée". Elle devra ménager les hommes et leur vanité, les femmes et leur jalousie… "Ménage leur vanité d’hommes. Il faut toujours la flatter. Tout en étant autonome et indépendante, devant eux tu dois étouffer ton intelligence. Cela leur donne l’illusion d’être supérieurs… "
C’est aussi un récit ponctué d’amour, celui d’une grand-mère, loin des grandes manifestations, mais il est là, tendrement avec beaucoup de connivences.
Il y a aussi les premiers émois pour un bel étudiant et un amour démesuré des livres. "Ma grand-mère demeurait interloquée. - Je peux savoir ce qui peut bien te faire pleurer, alors que tu n’as ni faim, ni soif, ni maladie, et de surcroît tes parents en vie ? Comment lui faire comprendre que je devenais moi-même chacun de mes personnages ?"
Pas de pathos, ni de leçon vis-à-vis de ce que fut l’histoire… le cœur n’est pas un genou que l’on plie est le second volet d’une trilogie après "la petite peule", le troisième n’étant pas encore édité.
Malice l'a lu !
12 janvier 2007
La nuit est tombée sur Dakar
Grasset, 2004
Elles ont 17 ans et sont deux copines inséparables. Il y a Dior et la narratrice. Dior est de loin la plus délurée. Elles n’ont qu’un objectif : partir en occident, mais avant cela il faut trouver les hommes qui les emmèneront dans leurs valises.
Première escale : Dakar, à 70 km de leur "trou", où les "toubabs" ne manquent pas. "Tous ces Français, Belges et Allemands qui vivent au Sénégal, ils ne sont attirés que par l’exotisme. L’essentiel pour eux c’est que tu sois noire, black comme ils disent, et que tu ne sois pas vieille. Ils ne font pas la différence entre une chèvre coiffée et un top model, je te dis".
Dior a déjà tout planifié. Elle fréquente d’ailleurs périodiquement Paul Grenelle, un français installé à Dakar. Avec ses arguments, elle va vite convaincre sa copine, "la vraie chance, c’est d’avoir une copine qui me donne des conseils avisés. Pour reprendre un proverbe wolof : lorsque les pas de danse d’un nouveau-né épatent le public, c’est qu’un adulte lui tient les épaules."
Elles parviendront à leur but, obtiendront l’argent, le luxe même s’il faut subir les assauts de ces vieux obsédés.
Dior est "casée", Paul va organiser une rencontre pour sa copine : "La nuit est tombée sur Dakar et un monstre a fait irruption dans le salon… Il doit avoir dans les 70 ans, peut-être beaucoup plus. Ses joues sont creuses et son front bombé, ses lèvres comme de minces filets de chair, et sa bouche n’est qu’un abîme au fond duquel bouge sans cesse son dentier…ses yeux globuleux le font ressembler à un crapaud". Mais lorsqu’il lui tend 100 000 francs CFA…
La 2ème partie du voyage est quant à elle beaucoup moins évidente quand l’un des "toubab" doit plier bagages pour retourner en France. Je ne vous la livre pas mais vous devez bien vous douter qu’Aminata Zaaria ne nous raconte pas un conte de fées.
Ecriture simple, fluide, agrémentée de proverbes ou paroles populaires mais sans fioritures, Aminata Zaaria évoque le quotidien de nombreux gamins et gamines pour qui la prostitution est un passage obligé (?), pour aller au bout de leur rêve.
Aminata Zaaria a co-écrit une pièce avec lucio mad : "Conzulat Zénéral"
En février 2007, est prévue la sortie d’un nouveau roman « La putain amoureuse d’un pèlerin juif », à suivre…
05 décembre 2006
Les petits garçons naissent aussi des étoiles
Après la naissance de ses frères (jumeaux ?), Matapari est resté deux jours supplémentaires dans le ventre de sa mère. Son arrivée attisera la haine latente entre les communautés religieuses car l’explication selon celles-ci ne peut être que divine ou mystique ! Cette guéguerre incessante sillonnera le récit avec un humour assez vif.
Toujours est-il que de cette naissance à retardement, Matapari en gardera le goût de l’indépendance et une soif de connaissance démesurée.
Du haut de ses 9 ans, il raconte avec candeur mâtinée de réalisme, l’évolution du monde mais surtout l’évolution politique de son pays, le Congo depuis la colonisation, puis l’Indépendance, le coup d’Etat et enfin la quête de la démocratie.
Il dépeint également tout ce que la nature humaine peut receler à travers son père et son grand-père intègres et son oncle Boula Boula, titulaire d’un « doctorat es agitation et propagande », intrigant et flagorneur. Je mettrais une option particulière sur la description du tonton, au centre de tout le roman car évidemment, il est toujours prêt à changer de position en fonction du vent. Mais grosso modo, tout le monde en prend pour son grade, de façon très innocente…
Il y a beaucoup de tendresse dans ce récit mais aussi énormément d’humour. L’auteur interpelle le lecteur et sans prendre garde on lui répond (en tout cas, c’est ce que j’ai fait !).
Dialogue sur le colonialisme : « …tu regardes cette vieille carte coloniale… », « Est-ce qu’il y avait aussi un empire congolais ou un empire sénégalais en Europe ? En France ? », « Non…la colonisation s’est faite dans un même sens ».
Sur la soif du pouvoir : « La gloire a une trajectoire balistique. Il arrive un point où elle atteint son summum et après, irrésistible est sa chute ».
On assiste également à une scène épique où, en plein meeting politique arrive « l’homme qui voulait tuer l’Impérialisme avec ses flèches et ses sagaies »…
Et puis, pour imiter le journaliste d’une chaîne francophone, je vous laisse méditer là-dessus : « un bout de bois ne se transformera jamais en crocodile quelle que soit la durée de son séjour dans l’eau ».
28 novembre 2006
Pas fastoche d’être serial killer
Point Seuil, 2006
Grégoire Nakobomayo est ce qu’on appelle un « enfant ramassé ». Un physique ingrat, une « tête en forme de brique rectangulaire », baladé de famille d’accueil en famille d’accueil. Son objectif premier : être libre. Opiniâtre, il y parviendra et deviendra rapidement le caïd des gosses de la rue, errant comme lui, laissant derrière eux leur lot de désespoir.
Entre débrouillardises et petits méfaits, il s’endurcira avec pour autre objectif : tuer. Car son idole, son « grand Maître », n’est autre que le meurtrier qui sévit et eut son heure de gloire dans le quartier « celui-qui-boit-de-l’eau-est-un-idiot » : Angoualima !
Pour égaler son maître (un vrai pro !), il va multiplier des coups minables qui ne lui vaudront que des silences radio ! Même le journal « la rue meurt » l’insulte en le traitant de maniaque sexuel !
Il ira alors chercher conseils auprès de feu son maître, au cimetière des « Morts-qui-n’ont-pas-droit-au-sommeil » mais même là, Angoualima lui apparaît pour le traiter de minable.
Rien à faire, il faut agir ! Il faut prouver à ce maître vénéré qu’il est aussi de la même trempe, il le sait, il le peut, il le fera !
Tout est prévu, le 29 décembre, il tuera Germaine. Point. (Enfin !...)
On est loin d’American psycho car le pauvre Grégoire n’a rien d’un Golden boy, mais quel régal par rapport à son « homologue » made in US ! Mabanckou réalise encore un coup d’éclat (avant « Verre cassé ») en nous plongeant au cœur d’un quartier qui n’a pourtant rien de reluisant !
Certaine scènes ou dialogues sont à se rouler par terre, les odeurs nous chatouilleraient presque les narines (enfin, pour le coup, on préfère les éviter), les ivrognes imbibés de vin de palme apparaissent les yeux rougis et l’on se met à fredonner le refrain « tout le monde m’appelle soûlard » de Zao !
Ecriture fluide, phrases courtes et dialogues nombreux rythment le récit avec un monologue haletant et alcoolisé, sans un seul point, qui n’est pas sans rappeler le style de « Verre cassé ».
Pas de risque d’overdose d’hémoglobine avec cet apprenti killer qui est plutôt pitoyable ! Humour assuré.


